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Mouhiba Chaker, prix spécial résidence Lakalita.

Mouhiba Chaker est angliciste de formation, mais écrit essentiellement en langue française. Diplômée de l’École normale supérieure de Sousse, elle prendra part à la deuxième édition de la résidence Lakalita qui sera organisée du 1er au 31 mars 2024, sous le thème : « Guérir par la littérature, l’art pour se raconter ». L’auteure tunisienne a reçu le prix spécial pour la qualité de son projet d’écriture dont le titre est : Non on ne tue pas les femmes voilées.





Mouhiba Chaker, comment justifiez-vous votre choix d’écrire en français plutôt qu’en arabe — la langue officielle de la Tunisie — ou encore en anglais, que vous avez étudié ? 


La langue est un véhicule de la communication. Certes, pas le seul, avec ce que permet, de transmettre le non verbal, mais à mon avis c’est le plus important moyen de s’exprimer chez les individus capables de l’utiliser.

Si une langue est capable de formuler les idées, les émotions, et faire du lecteur un complice de l’acte de l’écriture, donc elle est la bonne. 

En sociolinguistique, nous apprenons que la hiérarchie entre les langues, classifiant certaines langues comme plus prestigieuses que d’autres, n’est en fait qu’une construction sociale influencée par les contextes culturels, historiques et politiques.

Il y a des années, j’ai tenu un blog où je m’exprimais dans les trois langues que je connais, et curieusement, certaines idées viennent en bloc en français, d’autres en arabe ou en anglais. Je crois qu’il m’est plus facile de prendre mes distances avec les expériences traumatisantes dans une langue étrangère, tout comme il m’est plus facile d’écrire un gros mot en français (ou en anglais) qu’en arabe. 

Il se pourrait qu’un jour j’écrive un bel ouvrage en arabe ou en anglais, et ce jour-là il me serait tout aussi difficile de justifier le choix de la langue utilisée.

J’ajouterais que, avec un groupe d’écrivaines, nous avons publié un recueil de nouvelles en langue arabe le 8 mars 2022. Dans ce recueil, nous parlons dans neuf voix différentes du même protagoniste, chacune de nous ayant choisi de relater une étape de sa vie avec une antagoniste différente.

Et nous avons le projet de continuer cette expérience, toujours en langue arabe.


Ainsi, quelle est la place de la littérature d’expression française en Tunisie ?


Il est difficile de parler de la langue française en Tunisie tout en oubliant qu’elle a été introduite dans le pays à la suite de l’occupation du territoire tunisien (1881-1956). D’abord implantée dans les administrations, ensuite instaurée comme la langue par laquelle se transmet le savoir pas seulement pour les enfants des colons ou des quelques autres européens qui se sont installés en Tunisie, dont des milliers d’Italiens, mais également pour la tranche aisée de la société tunisienne. 

L’élite du 20e siècle, à sa grande majorité, était constituée de personnes de formation francophone, des avocats, des médecins, des hommes ou femmes de lettres. La majorité des politiciens à l’époque, dont Habib Bourguiba, étaient de parfaits bilingues. 

La langue française a été utilisée par certains auteurs comme moyen de faire entendre la voix des Tunisiens à un public non arabophone, mais par d’autres par amour de la langue, de l’élégance des expressions, de la capacité qu’a cette langue de capturer les émotions ; bref, de la magie des mots.

Chez certains, l’expression française n’était pas un choix réel puisqu’ils ne maitrisaient pas l’arabe littéraire. Je parle des auteurs tunisiens, qui ont étudié dans les écoles françaises, ou ont terminé leurs études en France, et dont l’accès limité à la langue arabe ne leur permettait pas de s’exprimer en arabe littéraire.

Chez d’autres, écrire en français est un moyen d’accéder à un plus grand public, surtout s’ils ont la possibilité de se faire éditer par une maison établie en France.

La littérature tunisienne d’expression française s’est développée à travers des écrivains qui ont exploré divers thèmes liés à l’identité, la société, la politique et l’histoire tunisienne tout en choisissant le français comme moyen de communication. Leurs ouvrages exposent les problèmes sociaux auxquels sont confrontés les Tunisiens : le régionalisme, l’éducation des filles, l’altérité, l’intrusion de la pensée religieuse dans les sphères de la vie personnelle…

Aujourd’hui, notre pays bénéficie d’un grand nombre d’auteurs, femmes et hommes, jeunes, et moins jeunes, qui s’expriment en langue française dans leurs écrits sans se poser beaucoup de questions. J’en citerai deux, parce qu’ils ont obtenu le prix des cinq continents de la francophonie en 2016 et en 2017 : Faouzia Zouari pour son roman « Le corps de ma mère » et Yamen Mannai pour « L’amas ardent ». 


Votre premier roman, Entre deux cimetières, a été publié en 2021 aux Éditions Arabesques. Ce livre de plus de 400 pages, vous le commencez en 2007 et c’est en 2015 que vous le terminez, pour enfin le publier en 2021. Pourquoi avoir pris autant de temps ?


Au tout début, j’écrivais quelques pages pour développer des idées ou extraire des émotions que je vivais à l’époque. Je n’étais pas sûre de pouvoir écrire tout un roman. L’objectif était de parler d’une catégorie de personnes ignorée, négligée, qui passe par la vie comme si elle n’avait jamais vécu, le genre de personnes qui, en les côtoyant, on se demande si elles sont malheureuses, indifférentes ou carrément insensibles.

Je pensais aux enfants qui souffrent de handicap mental sévère doublé de handicap moteur, les invalidant par rapport à la communication et la mobilité, donc par rapport à leur contact physique et psychique avec le monde.

Lors du mouvement révolutionnaire en Tunisie, entre décembre 2010 et décembre 2014, j’ai préféré jouer ma part de citoyenne au lieu de réaliser mon rêve personnel, celui d’achever mon premier roman. Cependant, le projet d’écriture me tenait trop à cœur, je dormais et me réveillais avec des idées qui bourdonnaient. C’en était presque insoutenable. Pendant cette période, j’ai entamé l’écriture d’un roman en arabe et qui a pour cadre le mouvement révolutionnaire de Sidi Bouzid en décembre 2010, et sa propagation en Tunisie. Un roman encore inachevé, mais je ne désespère pas de le terminer un jour.

Après avoir fini l’écriture de « Entre deux cimetières » qui à l’époque s’intitulait « Un enfant pas comme les autres », et les premières réécritures, j’ai envoyé le manuscrit à plusieurs amis pour une critique constructive. Je savais que l’idée de départ était géniale, mais j’avais besoin de conseils pour améliorer le produit final. 

Cela étant, j’ai entamé de nouveaux projets d’écriture tout en cherchant de temps à autre une édition à compte d’éditeur dans une maison française.


Vous y racontez l’histoire de Khalil dont la vie prend un autre tournant après sa rencontre avec un enfant qui lui révèlera plusieurs secrets et le poussera à se remémorer tant de souvenirs. Qu’est-ce qui vous inspire l’écriture de ce texte ?


Entre deux cimetières, relate la vie de plusieurs protagonistes, des enfants et des adultes. D’ailleurs, c’est un roman polyphonique où chaque personnage principal a une histoire qui se croise avec celle des autres.

C’est essentiellement l’histoire d’un enfant polyhandicapé, Zakaria, qui a péri dans un accident. J’ai connu dans la vraie vie un enfant qui est l’image identique de Zakaria : il était incapable de bouger, de sourire, de parler, de manger, incapable de regarder dans les yeux de quelqu’un ou de l’écouter. Et non, je ne parle ni de cécité ni de surdité. Cette image, je ne pouvais la garder pour moi tellement elle me harassait. Écrire Zakaria était un acte de révolte contre l’injustice, l’incompréhension, l’univers. 

Toutefois, ce n’était pas facile d’attirer le lecteur par ce profil rebutant, pour ne pas dire, dégoûtant. Franchement, qui irait chercher à connaître un enfant sachant qu’il ne pourrait entrer en contact avec lui ? Mon objectif initial était de sensibiliser le lecteur à l’existence de ce profil. Une équation difficile. 

C’est ainsi que j’ai imaginé Zakaria racontant sa vie à un inconnu après sa mort, ce qui est étonnant puisque je ne crois pas à l’au-delà. 

Ce n’était pas facile parce que je devais retourner aux autres thèmes dont je voulais parler et qui n’ont rien de fantastique. Ce sont les thèmes courants d’une société qui souffre de plusieurs maux et qui prive ses citoyens de leur liberté au nom du respect des tabous.


Vous y présentez également certains faits qui gangrènent nos sociétés contemporaines, à l’instar de la misogynie et du terrorisme. Que devrait-on retenir de cette histoire dont le personnage Khalil est au centre ?


Le terrorisme et ses alliés, le fondamentalisme religieux et le salafisme djihadisme sont des sujets qui m’ont toujours subjuguée. Issue d’un milieu musulman, je ne peux être indifférente à ces mouvements qui prônent la religion à des fins politico-économiques. Pour moi, j’en étais consciente depuis la fondation d’Al-Qaeda au Pakistan à la fin du 20e siècle. Il est essentiel de pointer un doigt accusateur vers ces organismes qui se multiplient depuis 1988 et qui changent de noms selon la zone géographique, mais qui gardent le même principe, celui de terroriser des gens sans défense au nom de la religion. C’est Al-Qaeda par ci, Boko Haram par-là, Daech ailleurs, l’État islamique en Afrique de l’Ouest…

Il est difficile d’écrire un roman dont le cadre spatio-temporel est la Tunisie de l’année 2015 et ne pas mentionner de près ou de loin ces organismes gangréneux. 

D’autres thèmes importants sont mentionnés dans « Entre deux cimetières », c’est comme si je craignais de ne pas exprimer toutes les pensées que je voulais aborder. La misogynie s’avère un problème grave qui s’amplifie de jour en jour et qui se révèle aux yeux de toutes et de tous avec l’utilisation en masse des réseaux sociaux. La pédophilie également.

Autant le roman accède à des problématiques importantes, autant il les adoucit à travers le parcours des personnages. Au centre des solutions des personnes qui s’entraident les unes les autres et s’autoconstruisent   


Vous avez reçu le prix spécial pour la résidence Lakalita 2024, pour la qualité de votre projet. Que vous inspire cette autre aventure ?


Participer à une résidence littéraire est un rêve que je nourris depuis 2007, la première fois que j’en ai entendu parler sur un site web. À cette époque, je ne savais pas qu’un jour je publierais un roman. 

Mais la résidence Lakalita a ceci de spécifique : c’est une résidence au beau milieu du continent africain, ou presque. Je n’ai jamais eu l’occasion de visiter un autre pays africain, ce qui est déplorable vu que c’est le continent auquel j’appartiens.

Avoir l’occasion de passer un mois dans un pays africain autre que la Tunisie sera pour moi une source de richesse culturelle autant qu’une source d’inspiration. En contrepartie, j’espère contribuer à quelque chose de créatif en y ajoutant ma touche personnelle. 

Aller au Burkina Faso me permettra de faire des rencontres dans le monde de la littérature, de la culture au sens général et de l’éducation burkinabè. Un monde qui se dévoilera à moi petit à petit comme une belle intrigue dans un roman captivant.

Je suis également intéressée par le Burkina Faso, pays de Thomas Sankara et d’Ibrahim Traoré, deux hommes qui œuvrent pour l’essor du pays.

Je viens de recevoir le programme de la résidence et je trouve qu’il est non seulement bien organisé, mais bien riche en activités littéraires et culturelles. J’ai hâte enfin de mettre des visages sur des noms. Je suis impatiente de rencontrer toutes ces belles personnes avec lesquelles j’échange des mails depuis trois mois, les organisateurs de la résidence, l’équipe de la maison d’édition Lakalita, la lauréate du prix Lakalita, notre coach. J’espère que je n’ai oublié personne.


Non on ne tue pas les femmes voilées, c’est le texte qui vous a permis d’être retenue pour cette résidence. De quoi est-il question dans ce projet littéraire ?


« Non, on ne tue pas les femmes voilées » est le titre provisoire d’un roman policier qui possède une dimension psychosociale. Qui le devinerait en lisant ce titre ? 

L’histoire se passe en Tunisie en 202 ? 

C’est d’abord celle d’Abou Yahia, le meurtrier dont le visage reste dissimulé au lecteur jusqu’à la fin, qui planifie de tuer deux personnes : Foued Selmi et Bakhta Bouguerra pour des raisons qui nous échappent, et qui réussit dans la réalisation de son projet dévastateur.

Ce qui est bizarre dans les meurtres commis par Abou Yahia, c’est que les victimes portent le voile islamique intégral avec le niqab lors de leurs promenades funestes alors que de leur vivant ce n’était pas le cas. Le meurtrier a également entrepris de disposer quatre pierres autour des deux cadavres et d’épingler un message avec des lettres et des chiffres incompréhensibles sur les troncs des eucalyptus sous lesquels il a laissé les corps. 

Mais voilà qu’aux meurtres de Abou Yahia vient s’emmêler un autre meurtre qui copie quelques détails ! Ce dernier est l’œuvre d’une autre personne qui sera rapidement démasquée par l’inspecteur Ben Abdallah,

qu’elle est la relation entre les enquêtes de l’inspecteur sur les meurtres et les djihadistes salafistes, membres d’un groupe extrémiste qui prépare des coups terroristes avec des armes à feu importées clandestinement ?

Démasquer l’auteur du second meurtre avec des preuves à l’appui ne sauve pas Bakhta du destin que lui prépare minutieusement Abou Yahia, tout comme il l’a fait avec sa première victime, Foued Selmi.

Pourquoi en vouloir à la malheureuse Bakhta qui n’est qu’une pauvre schizophrène quinquagénaire qui vient de perdre sa mère ? C’est d’autant plus mystérieux quand on sait que Bakhta ne quitte jamais la demeure familiale.

Quel est l’apport de Lamjed Dhouib, un ancien orfèvre réputé de la ville de Tunis, veuf et dépressif, dans les enquêtes des policiers ? Comment aidera-t-il la police à résoudre cette affaire ? Et quelle relation entretient-il avec les jihadistes ? Des hommes barbus le menacent, est-il en danger ?

Qui est Abou Yahia et comment l’inspecteur Ben Abdallah trouvera-t-il le, ou les coupables ?


Décidément, la question du port du voile reste pendante dans les sphères musulmanes… Quelle lecture faites-vous de tous ces crimes perpétrés au nom de la religion ? Les femmes sont-elles définitivement en danger ?      


On a beau dire que la religion musulmane respecte les femmes, une certaine réalité contredit ces allégations. Les religieux fervents qui défendent ce point de vue diront que les musulmans qui maltraitent les femmes n’ont pas compris l’esprit des textes religieux. Le coran est clair, il a donné des droits à la femme : le droit à l’héritage, le droit de témoigner, le droit de choisir son conjoint… 


Merci d’avoir répondu à nos questions.


Merci à vous de m’avoir donné l’occasion d’y répondre.


Par Boris Noah     

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