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À LA RENCONTRE D’IRÈNE TASSEMBEDO, PROMOTRICE DE L’ÉCOLE DE DANSE EDIT


Irène Tassembedo, voilà un nom familier pour les habitués des arts de la danse contemporaine et de la chorégraphie au Burkina Faso, une artiste qui a créé une compagnie de danse puis une école pour montrer que les arts rythmiques ont leur fondement dans une histoire et dans une culture parce qu’elle est une voix qui compte au pays des hommes intègres, le magazine Lakalita lui a accordé une place de choix dans son édition spéciale de mars 2022.

Par Fatoumata Kane


Qui est Irène Tassembedo ?

Je suis une femme originaire du Burkina Faso, citoyenne du monde et artiste de profession, engagée dans le développement et le rayonnement de la culture de mon pays et de celles du reste du monde.


Pouvez-vous nous relater votre parcours ?


J’ai une formation de danseuse, acquise dans mon pays en danse traditionnelle d’abord, puis à l’École Mudra-Afrique de Maurice Béjart à Dakar ensuite, qui m’a conduite vers un travail chorégraphique original, alliant danse contemporaine et danse africaine, qui s’inscrit résolument dans le temps présent et qui cherche à inventer de nouvelles formes de langage pour la danse.

J’ai également une formation de comédienne acquise en Europe, qui m’a amenée vers le théâtre, la télévision et le cinéma, domaine dans lequel j’oriente désormais un peu plus mon chemin de création, précisément vers la réalisation cinématographique.

J’ai donc depuis le début des années 80 fait une carrière artistique plutôt multidisciplinaire, en tant que comédienne au théâtre, au cinéma et à la télévision, en tant que chorégraphe, mais aussi enseignante de danse en Europe, en Afrique et à travers le monde, et enfin plus récemment en tant que metteur en scène de théâtre et réalisatrice de cinéma.


Parlez-nous de la Compagnie Irène Tassembedo et de l’école de danse « EDIT » !


Ma Compagnie de Danse existe depuis 1988 et s’est d’abord appelée « Compagnie Ébène », avant de prendre mon nom au début des années 2000. J’ai eu la chance de pouvoir créer, et le plus souvent produire, plus de 25 pièces chorégraphiques originales, comédies musicales et spectacles chorégraphiques qui ont tourné sur les scènes du monde entier depuis la création de ma Compagnie. J’ai travaillé pour cela avec plusieurs générations de danseurs et artistes du spectacle vivant, venant du monde entier et bien sûr très souvent d’Afrique.

Tout en continuant la création de pièces chorégraphiques avec ma propre compagnie, je me suis réinstallée au Burkina Faso depuis 2007 où je travaille au développement de projets culturels structurants pour mon pays et pour le continent. C’est l’exemple de l’École de Danse internationale Irène Tassembédo (ÉDIT), que j’ai créée en octobre 2009 à Ouagadougou pour développer une formation professionnelle permanente de haut niveau et développer un diplôme de danse africaine de niveau international.


Que pensez-vous de l’expatriation et de l’interculturalité ?


Après 28 ans en Europe, il m’a semblé nécessaire et juste de revenir au Burkina Faso partager mon expérience et transmettre mes compétences aux plus jeunes, mais aussi faire rayonner plus largement la culture de mon pays et celle de notre continent.

J’ai appris beaucoup dans mon expérience d’expatriation, qui est presque indispensable pour des artistes travaillant sur des disciplines contemporaines comme moi. Se confronter à des créateurs dans tous les domaines artistiques est providentiel pour un artiste, car cela l’aide à construire son propre langage de création.

Je suis donc pétrie d’interculturalité et j’en fais l’éloge absolument. C’est une grande chance pour moi d’avoir rencontré d’autres cultures et vécu dans d’autres environnements culturels. Cela m’a construit comme citoyenne du monde et permis de revenir dans mon pays avec une autre vision du développement de la culture, avec l’assurance d’une expérience large et multidisciplinaire.

C’est cette vision que je promeus inlassablement, avec beaucoup de plaisir, mais aussi de rigueur et de discipline, avec parfois aussi de l’impatience et de l’agacement, car je pense toujours qu’on pourrait faire plus et mieux.


Qu’est-ce qui a motivé le choix de votre retour et de l’ouverture de votre école en Afrique ?


Sur notre continent, les structures de formation artistique sont presque inexistantes. J’ai toujours rêvé d’une école de formation pour la sous-région avec un cursus d’enseignement supérieur sur trois ans et où pourraient se former les meilleurs jeunes du continent. Après bientôt 6 ans d’efforts (l’ÉDIT est un investissement essentiellement personnel, car je ne suis pas encore vraiment soutenue par les autorités locales), mon rêve s’est déjà partiellement réalisé, nous avons déjà sorti deux promotions de danseurs, dont les talents sont exceptionnels qui sont hautement qualifiés et capables de travailler avec les meilleurs chorégraphes internationaux. Ils travaillent déjà un peu partout en Afrique et dans le reste du monde, ce qui montre que lorsqu’on a la passion de la danse, du talent et qu’on accepte les sacrifices d’une vraie formation professionnelle, on peut réussir dans ce domaine et porter haut le flambeau du Burkina et de l’Afrique.


Vous êtes chorégraphe, mais également comédienne et réalisatrice, comment arrivez-vous à concilier toutes ces casquettes ?


J’ai chaque jour beaucoup de nouvelles idées, de nouveaux projets et c’est ce qui me fait vivre. Mon goût pour les arts vivants m’a amenée à toucher à de nombreuses disciplines artistiques et à les travailler. Je suis faite comme cela, cela fatigue parfois mon entourage, mais il faut bien des « locomotives » pour tirer les trains. Je souffre un peu de ne pas être plus « utilisée » par les autorités de mon pays, car il y a tant de choses à faire pour conserver ce patrimoine culturel immatériel que sont les arts vivants, pour développer de nouveaux langages, pour créer de nouvelles disciplines, des lieux, susciter des vocations, intégrer les arts dans l’éducation pour tous, etc.


Vos activités artistiques sont impressionnantes, quels sont vos thèmes de prédilection ?


Je ne pense pas qu’on puisse être une artiste sans être engagée… Ce que je fais, c’est exprimer une vision du monde qui est la mienne et que je veux faire partager. Je veux aussi grâce à cela faire changer la vision des autres, faire avancer la réflexion, dénoncer parfois (et même souvent), construire des lendemains à la hauteur de nos espoirs pour les jeunes et les enfants de ce monde. Pour moi, l’engagement est essentiel autour des questions du droit des femmes et des minorités, de la tolérance face à l’altérité, de la lutte contre les obscurantismes de tous poils : religieux, politiques, économiques, sociaux et culturels. Je me considère donc comme une artiste engagée.


Les productions culturelles ont un rôle primordial dans l’éveil des consciences, pensez-vous que vos messages sont bien reçus ?


Oui, l’engagement des artistes est essentiel et capital pour éveiller les consciences, ce sont les artistes qui sont le plus souvent à l’avant-garde de la conscience humaine. C’est bien pourquoi les régimes fascistes et les dictatures combattent les artistes et cherchent à asservir le discours et le champ artistique. Mais aucun n’y est parvenu durablement, car les artistes trouvent toujours, même dans les pires conditions, des espaces d’expression et de subversion : c’est leur fonction et il faut les aider à la remplir, pour servir nos démocraties en marche.


Quel rôle la culture peut-elle jouer dans la réappropriation de l’identité originelle ?


Je peux m’exprimer en tant qu’artiste, car je sais d’où je viens et que j’ai acquis des références dans ma culture. C’est pourquoi, dans ma recherche sur la danse africaine d’expression contemporaine, je suis en mesure de chercher et j’ai (peut-être… mais c’est ce que me renvoient beaucoup de publics sur mon travail à travers le monde) trouvé une voie originale. En revanche, si l’on n’a pas ces bases, qui sont aussi celles d’une formation professionnelle exigeante et sans concessions, on peut facilement se fourvoyer dans des imitations mal digérées de styles qui sont extérieurs, voire artificiels.


Vous êtes artiste, mais également chef d’entreprise, comment arrivez-vous à concilier deux univers que tout semble opposer ?


C’est difficile à concilier. Je ne crois pas être aussi compétente dans les deux rôles. J’ai des qualités de leadership, management, et de coaching, mais pas vraiment orientées vers l’administration, la gestion ou le business… En réalité, mon rêve est d’arriver à constituer une équipe efficace de jeunes entrepreneurs qui travailleraient au développement des idées que j’ai et que d’autres artistes ont pour les transformer en projet de développement durable.


Comment voyez-vous la femme africaine et de descendance africaine du 21e siècle ?


Nécessairement et urgemment combative, indépendante, responsable, entreprenante, leader, moteur du changement plutôt que spectatrice et reproduisant des schémas socioculturels qui contribuent à son asservissement. Après tout, ce sont bien des femmes qui continuent d’exciser leurs filles qui continuent d’élever leurs fils dans des repères machistes qui acceptent des injonctions soi-disant religieuses leur imposant de se voiler ou de se rabaisser vis-à-vis des hommes…

Je ne condamne pas ces femmes, je peux les comprendre, mais je ne crois pas que cela soit le chemin de la liberté et l’épanouissement pour les femmes.


Que pensez-vous d’un prix Nobel de la paix collectif pour les femmes africaines et de descendance africaine ?

Nous méritons chaque jour de nos vies un prix.





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