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Rentrée littéraire du Mali 2021 : un pari gagné malgré la crise sanitaire.

Dernière mise à jour : 31 mars 2021

La 13ème édition de la rentrée littéraire du Mali s’est tenue du 16 au 20 mars 2021. Elle a ouvert ses portes au Centre International de Conférence de Bamako, en présence du ministre de la Culture, de l’Artisanat et du Tourisme, Mme Kadiatou Konaré, qui était accompagnée à cet effet d’autres membres du gouvernement malien ; notamment les ministres de l’éducation et de l’enseignement supérieur. On évoquera également au cours de cette cérémonie inaugurale, la présence de l’ambassadeur de France au Mali, et la présence de plusieurs écrivains ainsi que d’autres personnalités conviées pour la circonstance. Cette année, la rentrée littéraire du Mali avait pour thème : « Héritages en partage ». Un thème qui renseigne suffisamment sur la diversité et la richesse des activités qui ont marqué l’événement, mais aussi sur la qualité des interventions des invités de grande renommée venus des quatre coins du monde. Ce, pour l’intérêt commun de la littérature malienne, de la littérature africaine et partant de la littérature francophone dans son ensemble.


Chaque année, depuis 2008, cette rentrée littéraire donne la possibilité au Mali, sur une période de près d’une semaine, de se dresser fièrement comme un creuset de rencontres et d’échanges littéraires et culturels. C’est une occasion qui est donnée aux écrivains, chercheurs, universitaires, et autres acteurs du livre de vendre et/ou de célébrer la littérature africaine de façon générale ; mais aussi de questionner et de repenser le champ littéraire africain qui malgré les efforts consentis de part et d’autre, connaît un sérieux problème dans son processus de production et de distribution de livre. Dans son discours d’ouverture, le Directeur de la rentrée littéraire malienne, Ibrahim Aya, n’a pas manqué de retracer l’évolution pénible de cet événement qui a su se frayer au fil du temps, un chemin honorable dans le landerneau des grands évènements littéraires d’Afrique de l’Ouest et de l’Afrique toute entière : « Au début beaucoup ne croyaient pas en ce projet, mais au fil des années et avec la pugnacité des hommes et femmes dévoués pour la cause du livre, on s’est frayé du chemin. Lors de la première édition en 2008, il n’y a eu que 5 livres, mais l’année dernière, on a fait la rentrée avec plus d’une quarantaine de livres. Elle est devenue aujourd’hui l’événement littéraire de l’année. »

Cet événement littéraire de l’année au Mali, pendant cinq jours, a donc permis aux villes de Bamako, Sikasso, Djenné et Tombouctou de bouger au rythme de plusieurs activités littéraires. Au programme, il y avait des cafés littéraires, des lectures, des dédicaces, des tables rondes, plusieurs débats et ateliers, des hommages, des spectacles, des expositions et des prix littéraires. Au cours des cafés littéraires, les écrivains se sont longuement entretenus sur les thèmes comme : Mémoires de violences ; On hérite de l’amour aussi et surtout ; De l’héritage spirituel des minorités traditionnelles en voie de disparition au Mali : cas des Korèdugaw et des Donsow ; Butins de guerre. Il s’agissait bien évidemment des intervenants triés sur le volet, avec une parfaite maîtrise des thèmes posés ; à l’instar de Joseph Ndwaniye (auteur de En quête de nos ancêtres), Annie Ferret (Les Hyènes), Safiatou Ba (Ah ! Nos maris, ces grands inconnus), Zeinab Diallo (Les Roses de l’espérance), Dany Leriche (Korèdugaw, les derniers bouffons sacrés du Mali), Fodé Sidibé (De donsoya à donsologie), Jean-Marc Turine (Vivre), Youssouf Amine Elalamy (C’est beau, la guerre), Armand Gauz (Black Manoo) et bien plus encore.


Les dédicaces très attendues de certains livres ont grandement marqué l’événement. On ne saurait ne pas évoquer l’exaltation qui a accompagné les dédicaces de plusieurs livres tels que Les Impatientes de Djaïli Amadou Amal ; Des Fourmis dans la bouche de Khadi Hane ; Carrefour des veuves de Monique Ilboudo ; Un Sambouk traverse la mer de Ubah Christina Ali-Farah ; Brûlant était le regard de Picasso de Dieudonné Ebodé ; Ah ! Nos maris, ces grands inconnus de Safiatou Ba ; Le Livre d’Elias de Chab Touré ; L’Odyssée des oubliés de Khalil Diallo ; Black Manoo de Armand Gauz ; Cette Inconnue de Anne-Sophie Stéfanini ; J’ai épousé une terroriste de Mamoutou Samaké ; Quatre Saisons de tourbillons de Ibrahim Ag Mohamed ; Le Réveil de l’Afrique de Sitan So Soumano ; Mansala, le Mali d’après crise de Moussa B. Diarra ; entre autres.


Les tables rondes, les conférences et les débats ont été très enrichissants. On peut par exemple relever le débat très intéressant qui a eu lieu le jeudi 18 mars autour du thème : Les femmes dans l’histoire des luttes. Ce débat était animé par des femmes connues pour leurs luttes remarquables pour la cause féminine ; à l’instar de la Turque Asli Erdogan (auteure de Requiem pour une ville perdue, elle a gagné le Prix Simone de Beauvoir pour la liberté des femmes en 2018), la Camerounaise Djaïli Amadou Amal (écrivaine et militante féministe, auteure du roman à succès Les Impatientes, Prix Goncourt des lycéens 2020), Françoise Vergès (politologue et militante féministe française, auteure de l’ouvrage Un Féminisme décolonial), et la Burkinabée Monique Ilboudo (femme de lettres, femme politique, avocate et grande militante des droits de l’homme ; auteure de plusieurs livres dont l’essai Droit de cité : être femme au Burkina Faso). Etant donné que mars se présente comme le mois de la femme – avec notamment le prétexte de la fête internationale de la femme qui se tient chaque 8 mars – ce débat a justement permis aux intervenantes de retracer les combats des femmes et le rôle capital qu’elles ont joué dans la construction du monde. Au regard des différentes interventions pleines d’intérêt, il a surtout été question de redéfinir la valeur de la femme et de lui reconnaître tous ses mérites plutôt que de continuer à la considérer comme un être qui n’a de place que dans un foyer, avec pour maître l’homme.


Le 19 mars à l’université des sciences sociales et de gestion, il s’est également tenu un débat qui avait pour thème : Colonisation en Afrique et changement de trajectoire des œuvres artistiques. Pour ce débat, on avait des invités comme Djawad Rostom Touati (auteur de La Civilisation de l’ersatz), Moussa Cissé (Toumbouctou à tout prix), Jean-Loup Amselle (Universalisme et pensée décoloniale) et Chab Touré. Ce thème a permis de débattre de l’influence de la colonisation sur les productions littéraires africaines ou mieux encore sur l’occidentalisation de l’écriture africaine. Un débat riche dans l’ensemble, qui a véritablement plu au public. Dans la même lancée, il y a eu des tables rondes comme celle qui portait sur les nouveaux enjeux des écritures dramatiques en Afrique. Une table ronde animée par Adama Traoré, Rodrigue Norman, Bilia Bah, Hassane Kouyaté, Emile Lansman, Thierry Perret. Une autre table ronde que nous avons trouvé intéressante, était celle intitulée : Numérique et enjeux de création et d’appropriation de mémoires ; qui a connu des intervenants tels que Jean-Louis Sagot-Duvauroux (Bibook), Ousmane Diarra (Culturethèque), Samba Niaré (Les Joueurs de sistre) et Moussa Cissé.


Par ailleurs, plusieurs ateliers ont marqué l’événement littéraire malien. On peut citer entre autres l’atelier de réseautage des organisations professionnelles et des manifestations littéraires des pays de l’UEMOA, organisé par AFRILIVRES en partenariat avec la Rentrée littéraire du Mali ; lequel regroupait les représentants de plusieurs pays africains (Burkina Faso, Côté d’Ivoire, Gabon, Guinée Conakry, Mali, Niger, Sénégal, Togo). Nous ne pouvons ne pas évoquer l’atelier d’éditeur qui portait sur le parcours d’éditeur, partage d’expérience avec Caroline Coutau des éditions Zoé. Cet atelier qui s’est tenu durant trois jours au vu de son importance, a connu la participation de nombreux éditeurs maliens et étrangers. Nous citerons aussi l’atelier du 19 mars à la Bibliothèque nationale, sur la restitution du patrimoine intellectuel africain. Il a été porté par des interventions des acteurs dont les noms resonnent fort dans la chaîne de production et de distribution du livre. On parle là de Pierre Astier (ancien éditeur devenu l’un des plus grands agents littéraires de l’espace francophone), de Laurence Hugues (Directrice de l’Alliance internationale des éditeurs indépendants), de Sofiane Hadjadj (fondateur de la maison d’éditions algérienne Barzakh) etc…


La rentrée littéraire de cette année a particulièrement tenu à rendre hommage à l’auteur de Peau noire, masques blancs, Frantz Fanon, à l’occasion du 60é anniversaire de sa disparition, le 6 décembre 1961 ; et à Gisèle Halimi, décédée à Paris le 28 juillet 2020. Des hommages bien mérités au regard de la pertinence des actions et de la pensée du Martiniquais notamment. Frantz Fanon a été une figure de proue dans la lutte anticolonialiste et sa pensée révolutionnaire a d’ailleurs inspiré plusieurs études postcolonialistes. Cet hommage va se concrétiser avec la projection du film : Fanon, hier, aujourd’hui du réalisateur algérien Hassane Mezine ; des lectures et une table ronde sur Les héritages de Fanon/Pourquoi la pensée de Fanon reste-elle pertinence ? Des interventions de Raphaël Confiant, Armand Gauz et Hassane Mezine vont fortement contribuer à rehausser l’éclat de cette table ronde. Quant à Gisèle Halimi, elle était une avocate franco-tunisienne qui a longtemps œuvré pour les droits des femmes et a fait avancer les débats sur la liberté féminine à travers ses nombreux combats. Elle a publié beaucoup d’ouvrages visant à défendre l’intérêt de la femme, comme Le Lait de l’oranger ; La Nouvelle cause des femmes ; Le Procès de Bobigny : choisir la cause des femmes ; Ne vous resignez jamais ; L’Avocate irrespectueuse ; pour ne citer que ceux-là. Son hommage a été ponctué par la lectures de ses célèbres plaidoiries, par Léon Niangaly, Ibrahim Berthé et Salimata Togora.


La remise des prix littéraires a marqué l’apothéose des activités de la 13ème édition de la rentrée littéraire du Mali, le samedi 20 mars 2021, au Musée de la femme Muso Kunda. Il s’agit de l’un des moments les plus attendus de cet événement littéraire. Trois prix littéraires ont donc été décernés : le Prix Union européenne du premier roman, le Prix Massa Makan Diabaté et le Prix Ahmed Baba.


Le Prix Ahmed Baba a été décerné à Khalil Diallo pour son roman L’Odyssée des oubliés, publié aux éditions L’Harmattan au Sénégal. Le jeune écrivain d’origine sénégalaise s’en sort donc avec un chèque de 3 000 000 Fcfa accompagnant son prix qu’il considère en réalité comme une « invitation à mieux faire – oui, un prix littéraire sert surtout à ça, à encourager, à plus d’exigence – je la dédie à tous les oubliés, à Abdou Khadre et à Abdourahmane, mon frère, Al Fàruq tu vis encore, je vois ton sourire d’ici. » a-t-il relevé sur sa page du réseau social Facebook, avant de terminer en disant : «Merci à tous ceux qui ont permis l’avènement de l’odyssée, l’agence Astier Pécher, la direction du livre et de le lecture du Sénégal, mon éditeur et toute l’équipe de L’Harmattan Sénégal. » Il faut peut-être brièvement rappeler que le Prix Ahmed Baba, ancien Prix Yambo Ouologuem jusqu’en 2015, est au passage l’un des prix littéraires les plus importants de l’Afrique de l’Ouest. Pour y être nominé, l’on doit être ressortissant d’un pays d’Afrique, avoir publié au moins une autre œuvre, avoir publié l’œuvre soumise chez un éditeur africain basé en Afrique et ne pas déjà avoir gagné ce prix.

Le Prix Massa Makan Diabaté – ce prix est exclusivement décerné aux écrivains maliens ; il faut être citoyen malien, avoir déjà publié au moins un précédent ouvrage, avoir publié ou co-édité l’œuvre concernée chez un éditeur malien – est revenu à Ibrahim Lanséni Coulibaly, pour son livre Le Poids du serment. Le prix est reçu avec un chèque de 2 000 000 Fcfa. Visiblement ému par sa consécration, Ibrahima Lanseni Coulibaly a tenu à rendre hommage à ses aînés dans l’écriture, avant de faire comprendre aux uns et aux autres le bien-fondé de la lecture, surtout aux jeunes générations qui semblent l’abandonner peu à peu : « la meilleure façon de se cultiver, c’est de lire. Tant qu’on a des repères, on ne se perd pas » a-t-il déclaré.

Et enfin, Amadou Chab Touré, galeriste, critique d’art et essayiste a été consacré Prix Union européenne du premier roman, pour son fait littéraire Le Livre d’Élias qui portraiture la société malienne contemporaine plongée dans d’incessantes crises. Ce prix qui offre une prime de 1 000 000 Fcfa au vainqueur, est un peu à l’image du précédent. Il exige que l’on soit citoyen malien, que le roman soumis soit publié ou co-édité chez un éditeur malien et surtout, qu’il soit votre premier roman. « Je suis content d’avoir écrit ce roman parce que j’ai toujours écrit autrement et là, j’ai écrit dans l’intime. Ce qui m’a le plus poussé à écrire, c’est le fait que j’étais dans une incompréhension totale. Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait ni ce qui arrivait à ce qui était autour de moi… Les gens que j’aimais, les lieux que j’aimais, les choses que j’avais plaisir à faire. Tout était et tout semblait chamboulé. » tels sont les propos d’Amadou Chab à la suite de sa consécration.


Tout compte fait, malgré le temps glauque et morose imposé par la pandémie de la Covid-19, la 13ème édition de la rentrée littéraire du Mali a refermé ses portes sans incident majeur. Comme l’a précisé le Directeur exécutif de la rentrée, Ibrahim Aya, « tout n’a pas été parfait, mais nous essayerons d’améliorer chaque année ». Tout n’est donc pas parfait mais nous sommes déjà assez satisfaits de l’envergure que cet événement littéraire ne cesse de prendre. Des initiatives de ce genre sont à acclamer pour redorer le blason du vaste champ littéraire africain. C’est donc l’occasion de saluer l’engagement des autorités publiques maliennes qui tiennent à cœur d’accompagner cet événement, et de remercier de nombreux partenaires techniques et financiers qui mettent du leur pour que cette rentrée littéraire soit une réussite chaque année. Sur ces mots, prenons donc rendez-vous pour la 14ème édition.


Boris Noah


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